Carl Hurtin, « Champ ouvert / tragédie des communs »

Carl Hurtin,  « Champ ouvert / tragédie des communs »

Exposition du 28 mai au 26 juin 2010

L’exposition de Carl Hurtin découle de plusieurs mois de résidence et implique à la fois des espaces intérieurs et extérieurs de la Maison Salvan.

Le laboratoire de germination des écritures de jardin :
Les empreintes de bottes sont des choses bien anodines au départ. Un peu de terre coincée dans les reliefs des bottes, de la terre que l’on transporte du jardin à la cabane ou au garage, du garage à la voiture, de la voiture en voyage.
En transportant la terre sous ses bottes, on transporte aussi de petites graines. On opère donc une reproduction du végétal par transport de semence, comme le fait le mouton avec des graines prises dans sa laine, l’oiseau avec sa fiente comme autant de seeds bombs. On déplace le jardin, on augmente la surface végétalisée, on ensemence d’autres lieux (UMPJs Unités Mobiles de Parc et Jardin, UMinds Unité Mobile Individuelle, PULPs Petite Utopie Légère et Portable).
Puis de ces traces, en les récoltant systématiquement, en les classant par forme, j’ai fait un alphabet, puis une écriture. Un autre bond, un autre rhizome est de faire germer ces écritures. Un laboratoire de culture en vitro, un laboratoire du langage, une forme nouvelle pour la poésie.

Le pupitre :
Le pupitre est un dessin dans l’espace proche de la manière dont je travaille. Par rebonds successifs, par images déplacées, par goût du signe, du signal, du rituel, croisés avec mon envie de musique et de collaboration avec des musiciens.
L’instant clé pour cette idée a été mon besoin de pupitre pour mes lectures ou performances et la nécessité de déployer cet objet dans l’espace, fragile et extrêmement bien fait dans sa mécanique d’expansion se lui-même.

La chambre :
Cette chambre-là est aussi un laboratoire. Puis les chevets, la table, deviennent des autels. La chambre est un lieu qui associe de manière rhizomatique les idées de sacré, de rituel, de rêves et de fantasmes, d’expériences et d’alchimie.
Ces tubes à essai et autres cornues anciennes ont connu des expériences réussies et des expériences ratées. La tragédie se trouve logée aussi dans l’expérience de la nouveauté.

La robe :
Des habitants de Labège et des proches m’ont gardé ces accumulations de poussières de vêtements agglutinées sur les filtres des sèche-linge. Les miennes s’y trouvent aussi. C’est une intimité commune, une proximité de peau à peau, de cheveux à cheveux, connectés par sédimentation. Nous sommes là, tous ensemble, tellement proches en fait, dans cette robe de poussière.

Le commun des mortels :
Ces miroirs ont été prêtés ou donnés par des habitants de Labège et empruntés à l’Emmaus local. Je projette une histoire dans le principe de miroir : le miroir vous reflète parce qu’il vous a déjà vu. Ce qui implique que le miroir a une mémoire de vous et que l’important est la première image.
Ces miroirs ont des mémoires de familles. Ce sont des images de gens chez eux qui sont ici réunies. Il y a dans cette installation de quoi écrire des livres et le future de chaque miroir en recèle encore autant. Lorsque l’on se penche à l’intérieur d’un miroir, c’est pour regarder si on voit quelque chose d’autre, ou s’il y a quelqu’un qui habite le souvenir du miroir. La perpétuation de l’image reflétée implique un questionnement sur l’abîme qui s’ouvre dans le temps à la fois passé et futur.
Cette expression veut dire habituellement la nature humble de l’individu. Le commun des mortels, c’est tout le monde et chacun, hormis les exceptions et avec une connotation sacrée. Je la prends pour ce qu’elle est mais lui rajoute le sens du « commun » de communauté. Le commun des mortels est ce qui appartient à tous les mortels et là sans exception, une finitude qui se perpétue dans un monde sans fin.

La serre :
Composition fluctuante pour sprinkler et environnement sonore local.
On retrouve un vocabulaire religieux de forme dans l’horticulture, serre cathédrale, chapelles…
La serre comme lieu m’intéresse et me fascine. Les plantes y sont protégées bien que proches de l’extérieur par la transparence. On y place les plantes fragiles pour les protéger du froid, on y acclimate des plantes exotiques, on y recherche de nouvelles techniques de bouturage, de greffe…
Lors de ma résidence à Labège, je voulais entrer en contact avec des jardiniers. Par l’association des Jardiniers de France, j’ai pu rencontrer 4 jardiniers. Messieurs Marcos, Bolufer, Glories et Mantran m’ont ouvert les portes de leurs jardins. Les techniques et les rituels du jardinage sont des éléments constitutifs de la vie, de l’histoire du jardinier.
Les cloches de l’église se sont arrêtées en janvier dernier pour les travaux de réfection de l’église. Je les ai fait sonner lors du parcours philo topique que j’ai organisé en mars 2010 à Labège, comme action sonore et appel au rassemblement autour d’actions dans l’espace public. Utiliser à nouveau habituellement aux rituels religieux me permettait de sacraliser la parole du jardinier.
Les chœurs sont des prélèvements sonores effectués lors d’une répétition de la chorale « Troisième système » avec laquelle j’ai travaillé plusieurs fois pour des performances, ces prélèvements sont des éléments d’un « Eli, Eli, lema sebachtani » (Dieu, Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?). Avec son aimable autorisation (oui, aussi celle de Dieu).
Plusieurs fois revient le sujet de la mort d’une greffe, d’un semis, d’un arbre. Crevé est le terme utilisé le plus souvent. A chaque fois qu’une expérience de jardinage rate, il y a quelque chose d’une responsabilité et d’une déception, une petite tragédie fréquente pour un jardinier. Mais une greffe ratée c’est une année entière de perdue. L’expérience du temps est constante en jardinage.

Les pictogrammes :
Si l’on considère le jardinage, individuel, familial, communautaire, comme une activité à part entière qui comme tout travail produit un bien.
Le bien produit par l’activité de jardinage est un bien hors du circuit marchand, en cela c’est une activité productrice mais non directement lucrative.
Malgré tout elle contribue à une autonomie plus ou moins importante selon le temps et l’espace qu’on lui consacre.
Elle se place hors du circuit marchand.
Lorsqu’elle est revendiquée comme telle, elle devient une activité révolutionnaire.
Le raccourci TRAVAIL > CONSOMMATION entraîne une perte pour le système marchand et un gain pour l’environnement.
Comme toute activité, le jardinage possède ses techniques, ses codes, ses rituels.
Pour communiquer sur une activité, il faut des outils de communication.
Créer des pictogrammes illustrant les différentes activités liées au jardinage me semble représenter un pas de plus vers l’acceptation du jardinage comme activité sociale indispensable, créative et libératrice.
Créer des signaux, lumineux (Outils signaux, Cahors Juin Jardin, 2010), codés, symboliques (Outils bougies), va dans le sens d’une mise en valeur de l’activité de jardinage.

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Carl Hurtin