Thomas Sabourin, « Courtes médiations sur l’espace à partager »

Thomas Sabourin, « Courtes médiations sur l’espace à partager »

Exposition du 25 février au 26 mars 2011

Un projet collaboratif proposé par Thomas Sabourin, en résidence à la Maison Salvan, Labège.

Le monde est partagé tout comme le corps social est démembré. Peut-on partager le monde et par là, être fortuitement ensemble? Pour se réunir et instituer des moments de sociabilité, il s’agit que préexistent des biais, autant de vecteurs de la rencontre. Les biais sont en général signifiants, empreints de logiques sociales qui s’opposent à une réelle rencontre.
80 boîtes correspondant au découpage du globe en 80 parties sont distribuées à 80 personnes. Une date est fixée et les 80 détenteurs du monde se retrouvent pour se réunir et le réunir. Dans l’idéal, chacun se renseigne préalablement sur sa partie du monde : son histoire, sa géographie, ses particularités.
Ainsi, se créée une relation sociale uniquement motivée par des boîtes de carton, une relation qui n’existe que de par ce prétexte objectivement précaire. Peut-être même certains détenteurs voudront essaimer l’initiative…

Nous sommes d’implacables producteurs de formes.
Dans nos gestes répétés, nos déplacements quotidiens, s’impose une régularité qui nous échappe.
Un des drames de la vie est certainement de manquer de recul par rapport à cette régularité. Peut-être qu’il suffirait de modifier légèrement une trajectoire quotidienne pour que la vie en soit changée…

En tant que composé de dispositifs d’objets, notre environnement absorbe notre attention et notre intérêt et constitue du même coup l’interface par laquelle nous nous comportons les uns envers les autres dans l’espace public.
L’installation d’une « Allée camouflée » à la Maison Salvan (une allée bordée de deux parois de 2 mètres de hauteur en bâche de camouflage qui conduisait les visiteurs du milieu du jardin à l’intérieur même de la maison) était une première proposition pour modifier des espaces publics par des moyens très simples de marquage de l’espace qui en affectent profondément l’usage. C’est à partir de ce moment que la problématique s’est formulée de façon plus précise lors de discussions avec Johan Millian, Fabrice Escaffre et Paul De Sorbier qui se sont poursuivies dans l’année écoulée. Mon intérêt pour la génération « automatique » de formes pouvant servir à la réalisation de dispositifs d’objets rencontrait l’intérêt de chercheurs pour la configuration et l’usage des espaces publics.

Trajectoires

J’ai commencé à réfléchir au projet « trajectoires » à partir de ces échanges : on peindra le sol d’un lieu avec une peinture à l’eau peu résistante. Les trajectoires les plus usitées se marqueront par usure de la peinture. Ces trajectoires seront ensuite matérialisées dans des dispositifs plastiques. Dans l’élaboration de dispositifs tels que ceux du projet « trajectoires », on ne pourra pas déterminer où veulent en venir ceux qui l’ont installé : comme une langue morte dont l’on comprend bien qu’elle doit communiquer des intentions, mais des intentions qu’ il est radicalement impossible de déterminer. Où veulent en venir ceux qui ont installé « ça » ? S’agit-il de nous contraindre, de nous observer, de nous provoquer, de nous prémunir contre quelque risque, de nous étudier, pour optimiser une installation ? Cela souligne le rapport de distance dans lequel nous nous trouvons dans l’espace public les uns par rapport aux autres, ce qui constitue la publicité du lieu, ce sont des dispositifs, les intentions n’y sont pas forcément lisibles, peut-être même la confiance fait-elle défaut et les intentions sont-elles cachées à dessin ?
Un dispositif tel que « trajectoires » défie toute interprétation pour la simple et bonne raison qu’il n’a pas d’intention particulière : il est un enregistrement, une conséquence au sens physique, des comportements. Il ne s’agit pas d’un dispositif motivé par l’intention de modifier des comportements, mais d’un dispositif automatiquement produit par ces comportements. Les comportements qui changent en sa présence se changent en fait d’eux-mêmes. C’est un dispositif qui provoque un changement de comportement sans le prédéterminer, sans aucune dimension normative. L’objet d’un tel projet est précisément, et très littéralement, de « prendre du recul » en générant des dispositifs qui « objectivent » nos attitudes quotidiennes interrogées. C’est ainsi l’endroit du lieu où l’on se trouve habituellement qui se retrouve marqué et exposé aux regards, ce sont les actes habituels et inaperçus qui se retrouvent formalisés et montrés. On se tient alors hors du lieu habituel rejeté dans la distance du regard. La collaboration avec F.Escaffre et J.Millian interviendra donc dès l’amont du projet, parce que la connaissance de certains invariants dans l’usage des lieux est requise pour l’élaboration des dispositifs. Il faudra donc cibler des lieux, déterminer selon quelles séquences temporelles ils sont vécus et utilisés afin de pouvoir réaliser les relevés de passage et de déterminer les contraintes liée à la réalisation des dispositifs. Les lieux contribuent ainsi à déterminer la nature de chaque proposition : il s’agit parfois de simplement déplacer des objets ou des parcelles de matière, mais la fertilité artistique du projet consistera également dans l’élaboration d’autres dispositifs selon le lieu, ses possibilités, son « style », ses fonctionnalités.

 

 

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